Vivre à Montréal

Choc culturel
Du choc culturel à l'intégration
Par Sonja Susnjar, psychologue
Article tiré du Bulletin Vies-à-vies, un bulletin d'orientation et de consultation psychologique, vol. 4, no 5, avril 1992.
Entreprendre
des études universitaires, changer de ville, quitter les régions
pour venir s'installer à la grande ville, commencer un nouvel
emploi sont autant d'expériences dans la vie de tout le monde
qui ressemblent à celle de changer de pays. Dans tous ces cas,
l'individu quitte un milieu familier et connu pour se plonger dans
un contexte nouveau, inconnu avec tout ce que cela comporte de possibilités
de croissance et de risques d'échec. Il y aura inévitablement
une période d'adaptation, le temps d'apprendre « les règles
du jeu » et de s'intégrer, période au cours de
laquelle la personne vivra du plaisir et de l'excitation face au nouveau
défi mais aussi de l'anxiété, du stress et peut-être
une efficacité moindre.
Pour
des personnes qui changent de pays, que ce soient des étudiants
étrangers, des coopérants, des femmes d'affaires ou
de simples voyageurs, ces mêmes difficultés sont amplifiées
puisque les différences entre le milieu d'origine et le nouveau
milieu sont encore plus grandes. Sauf de rares exceptions, ces individus
vivront un choc culturel. Cette notion de choc culturel fait référence
aussi bien à des réactions de stress, d'anxiété,
de tension nerveuse qu'à des sentiments de tristesse, de confusion,
de surprise, de dégoût, d'indignation, de rejet et d'impuissance
que vit l'individu face à la société d'accueil.
Le
phénomène du « choc culturel »
La
réaction à une nouvelle culture est un choc, en partie
à cause des changements massifs et inattendus dans la vie de
l'individu, véritable « bombardement » de nouveautés,
et en partie parce que les différences remettent en question
ses propres valeurs culturelles. L'anthropologue K.Oberg, qui a été
le premier à utiliser l'expression «choc culturel»
pour définir ce phénomène, explique : «
Le choc culturel survient à cause de l'anxiété
provoquée par la perte de toutes nos références
et de tous nos symboles familiers dans l'interaction sociale. Ceux-ci
incluent les mille et une façons que nous avons de nous situer
face aux circonstances de la vie : quand donner la main et quoi
dire lorsqu'on rencontre des gens, quand et comment donner des pourboires, comment
faire des achats, quand accepter ou refuser les invitations, quand
prendre ce que disent les gens au sérieux ou non. Ces références
et symboles qui peuvent être des mots, des gestes, des expressions
faciales, des coutumes ou des normes, sont acquis au cours de notre
éducation et font partie de notre culture autant que notre
langue ou les croyances auxquelles nous souscrivons. Nous dépendons
tous pour notre paix intérieure et notre efficacité des ces centaines de signaux, dont nous ne sommes pas conscients pour
la plupart. »
Les
recherches tendent à démontrer que les individus les
plus conscients de la relativité des valeurs culturelles, les
mieux informés des différences culturelles et les plus
empathiques vivent plus intensément le choc culturel. Par contre,
s'ils réussissent à s'adapter, ils seront mieux intégrés
à la culture d'accueil. D'ailleurs, environ 30 % de ceux qui
séjournent dans un autre pays doivent abandonner leur projet
par incapacité de s'adapter.
Les
phases d'adaptation
L'acclimatation
des personnes qui changent de culture a lieu généralement
en trois phases : une première phase d'enthousiasme, de
plaisir, d'excitation, voire d'euphorie face à la nouvelle
culture, d'une durée approximative de deux à trois mois,
suivie d'une période prolongée de réactions dues
au choc culturel, qui peut durer entre trois et dix-huit mois environ.
Cela se termine par une période d'adaptation où le nouveau
devient l'habituel et où l'individu devient d'une part moins
stressé, anxieux et triste et d'autre part plus efficace.
Il
n'y a pas de solution magique au choc culturel : déjà
le fait de savoir que ce que les personnes vivent est, bien que déplaisant,
tout à fait normal pour les circonstances et de pouvoir y mettre
un nom est soulageant. Le temps et le contact prolongé avec
la nouvelle culture sont les meilleurs remèdes; il faut résister
à la tentation de se retirer et de couper tout contact difficile
avec la nouvelle culture. C'est ce contact stressant qui va permettre
aux gens de s'adapter progressivement et d'être plus confortable.
En même temps, il faut avoir des attentes moins élevées
face à soi-même et doser le stress par des périodes
de repos et par un soutien social. Le groupe des compatriotes joue
alors un rôle primordial. Parallèlement, il est très
important de se faire des amis de la culture d'accueil. Toutes les
recherches démontrent que, par exemple, les étudiants
étrangers qui se sont fait un ami de la culture d'accueil retournent
dans leur pays avec davantage de connaissances sur celle-ci et beaucoup
plus satisfaits de leur séjour. Par contre, les individus qui
ont été exclus ou qui ne se sont pas fait d'amis du
pays hôte rentrent chez eux insatisfaits, avec une impression
négative de la société d'accueil. En général,
les étudiants étrangers soulèvent l'isolement
et la difficulté de se faire des amis du pays d'accueil comme
étant parmi leurs difficultés principales.
On
doit se méfier d'une adaptation trop rapide
Bien
sûr, lorsque l'on parle de choc culturel, il est question
d'une première adaptation. Pour ceux qui prolongent leur séjour
au-delà de deux ou trois ans et pour les immigrants qui changent
de pays de façon permanente, le processus d'adaptation continuera
pour toute la période de leur séjour ou pour toute leur
vie, un peu comme on apprend à se connaître soi-même
pendant toute notre vie. Changer de culture, en acquérir une
autre, se forger une nouvelle identité culturelle à
partir des cultures dans lesquelles on a vécu sont des processus
extrêmement lents. La culture n'est pas un manteau qui se met
et s'enlève selon le goût et les besoins du moment. Elle
fait partie intégrante de l'identité même.
Selon les recherches, des éléments de la culture d'origine
persistent au-delà de trois à six générations
après l'immigration. Pour forger une identité culturelle
viable, l'immigration doit comparer et contraster les valeurs de sa
culture d'origine avec celles de la nouvelle culture et en faire une
intégration personnelle.
On
soit se méfier d'une adaptation trop rapide et trop facile.
Si l'individu a rejeté en bloc les valeurs de sa culture
d'origine afin d'«avaler» toutes entières les
valeurs de culture d'accueil, il risque, si le travail d'intégration
ne se fait pas, de vivre des difficultés émotives
plus tard dans sa vie. Si on ne fait pas le lien avec les générations
qui précèdent, on aura de la difficulté
à faire le lien avec ses enfants. Les membres de la société d'accueil doivent prendre conscience qu'il est impossible
pour les immigrants de changer de culture en quelques
années et que ce n'est pas souhaitable ni pour l'individu ni pour la société.
L'importance
du va-et-vient entre les deux cultures
D'ailleurs, dans le processus
d'adaptation à une nouvelle culture, l'individu doit régulièrement
faire un va-et-vient entre les membres de sa culture d'origine et
ceux du pays d'accueil. Cela permet de se former une identité
intégrée à partir des deux cultures d'une part,
et d'absorber le choc culturel et de soutenir l'individu dans ses
explorations de la nouvelle culture d'autre part. Tout comme un jeune
enfant a besoin de la présence de sa mère pour mieux
explorer un nouvel environnement, l'immigrant a besoin des membres
de sa culture d'origine pour mieux s'intégrer.
Le
contact des cultures est inévitablement stressant mais, à
la longue, il amène un enrichissement mutuel et, paradoxalement,
permet de mieux identifier, connaître et valoriser les éléments
de sa propre culture.
Référence et lectures proposées
CANE Lilian. Minorités ethniques et psychothérapie, Atelier donné dans le cadre du Congrès
de la Corporation professionnelle des psychologues du Québec,
mai 1988.
FURNHAM Adrian et BOCHNER Stephen. Culture Shock Psychological
Reactions to Unfamiliar Environments, Londres et New
York. Methuen, 1986.
OBERG K. Cultural shock : adjustment to new cultural
environments, Practical Anthropology, 1960, 7,
177-82.
TCHORYK-PELLETIER Peggy. L'adaptation des minorités
ethniques : une étude réalisée au cégep
Saint-Laurent, Ville Saint-Laurent : cégep
de Saint-Laurent, document #1532-0236, 1989.